Au nom des pionnières

Pour les pionnières, leurs filles et leur descendance: à quoi ressemblerait le paysage des noms de famille  québécois si les femmes, plutôt que les hommes, les avaient transmis ?

Tiré de : Le Devoir | page Idées, samedi 7 et dimanche 8 mars 2009
Marc TREMBLAY, Michèle JOMPHE, Hélène VÉZINA
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Québec, juillet 1608. Dans ce nouveau pays qu’il vient de fonder, pour cette nouvelle population qui est en train de naître, le Sieur de Champlain, dans un geste d’un avant-gardisme sans précédent, décrète solennellement: «À partir de maintenant et pour le reste des temps, les enfants de Nouvelle-France porteront le nom de leur mère.»

Fiction historique, bien entendu. Mais à quoi ressemblerait le paysage des noms de famille québécois si les femmes, plutôt que les hommes, avaient effectivement transmis leur nom? Quels seraient les «matronymes» les plus fréquents? Que seraient devenus les Tremblay, Roy, Gagnon, Bouchard et compagnie, si nombreux aujourd’hui et dont la présence est due à la transmission des noms par les pères ?

Grâce aux données du fichier de population BALSAC, il est possible de proposer des réponses à ces questions. Pour ce faire, nous avons utilisé un échantillon de 2221 généalogies ascendantes. Ces généalogies remontent jusqu’au XVIIe siècle, soit au moment de l’arrivée des premiers pionniers de la Nouvelle-France. Dans certains cas, on compte jusqu’à 17 générations d’ancêtres parmi ces arbres généalogiques. En remontant les branches généalogiques uniquement par les mères (mère, grand-mère, arrière-grand-mère, etc.), il est possible d’identifier les immigrantes fondatrices, c’est-à-dire les premières femmes arrivées en sol québécois, qui ont pu être repérées grâce aux actes paroissiaux et qui ont encore une descendance jusqu’à nos jours. Si ces immigrantes avaient transmis leur nom à leurs enfants, à la place du père, et ainsi de suite pour leurs filles, leurs petites-filles, etc., la distribution des noms de famille au Québec serait tout autre que celle que l’on connaît aujourd’hui.

Le tableau ci-haut présente une comparaison des résultats pour les 12 premiers noms de famille. Selon nos estimations, on retrouverait au premier rang plus de 210 000 Langlois, soit presque trois fois plus que le nombre de Tremblay tel qu’estimé par les données de l’Institut de la statistique du Québec. Cette forte fréquence est due à trois pionnières françaises nommées Langlois: Marguerite (mariée en 1621), Françoise (mariée en 1620) et Marie (mariée en 1656). Au second rang, le matronyme Robin, avec près de 124 000 personnes. Dans ce cas, une seule pionnière est à l’origine du nom: Mathurine Robin, mariée en 1615. Les Michel arrivent au troisième rang, suivis des Grenier et des Dupont, tous avec des fréquences encore plus grandes que celle des Tremblay.

Des noms inusités font également leur apparition: les Tourault (60 800), Gargottin (49 500), Trotin (45 000), Riton (38 300) et Achon (36 000) sont des noms totalement absents du paysage patronymique actuel. Incidemment, la pionnière Ozanne Achon était la femme de Pierre Tremblay, le couple duquel sont issus tous les Tremblay du Québec. Les Tremblay, en fait, n’existeraient tout simplement plus. En effet, il n’y a pas eu de pionnière nommée Tremblay parmi les fondatrices. Il n’y aurait pas non plus de Côté, de Bouchard, de Fortin ou de Lavoie. On compterait encore, par contre, des Gagnon, des Gauthier, des Morin, des Ouellet, des Pelletier et des Roy, mais selon des fréquences beaucoup plus restreintes que celles qui prévalent actuellement.

Parmi les autres noms plutôt méconnus qui auraient été transmis par les femmes et qui seraient portés par au moins 4000 Québécois, citons, entre autres, les Ancelin, Boisdon, Bougon (eh oui!), Cerisier, Couteau, Crampon, Crevet, Desnaguez, Devoisy, Dodin, Doucinet, Duvivier, Fauconnier, Fressel, Giton, Gobinet, Itas, Liercourt, Macard, Nadereau, Peuvrier, Pigarouiche, Pomponelle, Repoche, Rousselière, Savonnet, Sidelot, Targer, Triot, Viard et Voidy.

Somme toute, on se rend compte qu’il y a une grande part d’arbitraire dans la distribution contemporaine des noms de famille au Québec. Parce que seuls les noms des pères se sont transmis d’une génération à l’autre, plusieurs noms ont complètement disparu, alors que d’autres sont devenus très fréquents. Ce petit exercice statistique auquel nous nous sommes livrés rend ainsi hommage, en quelque sorte, à toutes les pionnières de la nation québécoise qui ont laissé une descendance jusqu’à nos jours.